Bons baisers de La Rouve

Depuis son confinement toulousain, Jean-Pierre Viatgé, Seynois «expatrié» depuis 1973, a écrit et réalisé un message, montage poétique en forme de «carte postale électronique» sur Youtube. Il y évoque de beaux souvenirs de sa jeunesse et surtout du quartier où il a vécu jusqu’à ses 20 ans, La Rouve. Son message, presque intime au départ, partagé entre amis, s’est rapidement «déconfiné» sur les réseaux sociaux, pour devenir… viral. Pas loin de 4 300 vues, des partages en veux-tu en voilà…

Jean-Pierre Viatgé et Marie Martinelli.

Une bouffée de souvenirs, un message qui vient de loin… dans le temps. Au départ du montage, il y aura ces quelques mots, qui surgissent et s’imposent comme une évidence, à ce musicien au long cours, auteur-compositeur : « Enfant, je jouais dans les trous de bombes, au fort Napoléon… ». C’est le début du commentaire enregistré sur fond d’images anciennes, qu’il possédait ou qui lui ont été envoyées par d’autres anciens du quartier… On y découvre un véritable « terrain d’aventure », tout un monde initiatique pour ces jeunes de La Rouve.

En déroulant le fil, tout remonte : les photos d’enfance, le souvenir des copains, l’adolescence, les baignades, via le port de La Rouve, comblé hélas il y a bien longtemps, les escapades dans les massifs autour du fort Napoléon, le Bois-Sacré… Un univers à l’époque tout proche, mais mystérieux et sauvage…

Baignade aux Mouissèques en 1909.

C’est sa compagne, Marie Martinelli, touchée par ces mots-souvenirs, qui l’incite à continuer, et lui propose, ensemble, d’en faire un montage illustré et sonore… « Le confinement nous laissait du temps, raconte Jean-Pierre Viatgé, alors on s’y est mis d’arrache-pied, avec amour. » (le voir en cliquant ici)

L’Ami 6, le matelas gonflable : c’est parti…

Les chantiers navals avec le port de La Rouve en premier plan.

Mémoire vive d’autant plus forte pour lui qu’il a passé sa vie de musicien loin de sa ville et de son quartier d’origine. A l’époque, les jeunes de La Rouve avaient souvent pour horizon professionnel le chantier naval ou l’arsenal. Mais pour lui, pas question de ce genre de «confinement», ni professionnel ni géographique. Il embauche quand même pour quelque temps au chantier, et il y amasse un pécule pour partir : « J’avais gagné de quoi passer mon permis. L’ampli et la guitare, je les avais déjà… ». Il charge son « Ami 6 », n’oublie pas son matelas gonflable et… c’est parti. « Comme un enfant, aux yeux de lumières… Qui voit passer au loin les oiseaux… » chante à l’époque pour l’Eurovision Marie Myriam, avec qui il tournera, comme il jouera aussi avec Hugues Aufray et avec de prestigieuses formations tel l’orchestre de Louis Laure à Toulon…

Et bien sûr, l’illustration musicale de son «message» vidéo est de son crû, mais le travail est toujours en commun : on entend aussi deux jolis thèmes de guitare de Marie Martinelli (l’un d’eux illustre le souvenir de la plage des Sablettes…).

Un quartier populaire, solidaire

Daniel Caralli.

Autre rencontre téléphonique, un autre natif de La Rouve, Daniel Caralli, fondateur du «Garage de la Bergerie». Il a aidé à la réalisation du montage et lui aussi a été surpris de la vitesse de propagation du «film» : «J’ai été touché qu’il ait plu non seulement à La Rouve mais à l’échelle de La Seyne…».

Retrouvailles sur des photos de classes, dès la maternelle, l’école Marcel Pagnol… Daniel Caralli, sera resté au pays toutes ces années. Plus tard il achètera même la «bergerie» de La Rouve, propriété des héritiers de Marius Michel «Pacha», la famille de Pierredon. C’est cet imposant édifice qui a donné son nom au garage qu’il a fondé et qui abrite aussi sa famille.

Une « bergerie » qui à l’époque était déjà désertée par ses moutons : « Même mon père, qui était né en 1928, n’a pas connu les animaux. Il y a eu à son époque des familles qui y vivaient, une fabrique de conserves aussi, et nous, on y a connu le cordonnier… ».

Emplacement de l’ancienne Epicerie Abati.


Les emplacements de la boulangerie et de la maison de mes grands-parents.

Et d’évoquer un quartier vivant, solidaire (esprit qui est resté, malgré tous les changements). Il revoie l’épicerie «Chez Abati», le «poumon» du quartier, lieu convivial et solidaire, pour des familles qui ne roulaient pas sur l’or ; la boulangerie-Pâtisserie, ou encore « le box de mon père, où j’ai commencé mon activité de réparateur automobile, et ou à 12 ans je créais des carrioles motorisées pour concurrencer mes collègues qui dévalaient, avec leurs carrioles à roulements, l’avenue Charles Tournier qui était un billard à l’époque… ».

«Au bâtiment 17 , c’était Philippe Giovannini, au 10, Joseph Grimaud…»

Georgette la laitière.

Univers d’antan, entre deux époques, Georgette, la laitière (en photo ci-contre) et sa charrette. On sent la présence de l’après-guerre, encore, les baignades aventureuses menant parfois jusqu’à des épaves, vestiges du sabordement de la flotte de la Méditerranée par Vichy, en novembre 1942… «Je me souviens du chantier des Abeilles, raconte un autre ex-jeune de La Rouve, Robert Teisseire, on y déconstruisait les bateaux justement».

Robert Teissere.

Lui, c’est à l’Arsenal, qu’il fera carrière, y menant un activité politique et syndicale intenses, au PCF et à la CGT, prolongée aujourd’hui par un mandat d’élu municipal. La Rouve à la réputation sulfureuse, parfois : « On a toujours été un quartier populaire, ouvrier », rappelle Robert Teisseire (en photo ci-contre). La cité de La Rouve, toujours debout avec ses bâtiments à taille humaine, sera même la première cité HLM de La Seyne, dans l’immédiat après-guerre… Il a encore en tête les adresses d’élus et de syndicalistes seynois illustres : «Au bâtiment 17, c’était Philippe Giovannini (ancien maire), au 10 c’était Joseph Grimaud…».

Un des derniers bagnards de Cayenne

Le bâtiment où habitait Jean-Pierre Viatgé.

La «carte postale» de Jean-Pierre Viatgé bruisse de tous ces souvenirs et des sons, tellement marquants pour les mémoires : «Même la nuit, du chantier, venaient les coups de façonnage des tôles ou alors le bruit du vent dans les câbles, dans les mâts de voiliers du petit port.. Les odeurs aussi, quand on allait de La Rouve vers l’Eguillette pour y faire les moules rouges» se souvient encore Robert Teisseire… (Il glisse quand même qu’à la hauteur du site de Total, se déversaient des hydrocarbures à la mer, autres temps, autres moeurs…).

Et parmi les sites disparus, il y a ce petit « chantier des Abeilles » déjà évoqué, où des bateaux étaient déconstruits. Les enfants des années 50-60 se souviennent, encore impressionnés, de celui qui en était gardien : Emile Jusseau, l’un des derniers bagnards vivants du temps de Cayenne. « Confiné » 24 ans en Guyanne. Ça ne s’invente pas…

gilles.gaignaire@la-seyne.fr

HLM La Rouve aujourd'hui

La Bergerie aujourd'hui

Jean-Pierre Viatgé, Yves Pujol et Marie Martinelli

Bois Sacré en 1903

L'ancien puit de Jacob

La vidéo de Jean-Pierre Viatgé